Du risque à la résilience : feuille de route pratique pour rendre les motos‑taxis plus sûres en Afrique
Les motos‑taxis—connues localement sous le nom de boda bodas, zémidjans, okadas, et autres—sont l’épine dorsale de la mobilité quotidienne dans de nombreuses villes et localités africaines. Elles offrent des services rapides, flexibles et abordables là où les réseaux publics formels restent limités, reliant les personnes aux emplois, aux écoles, aux marchés et à d’autres services essentiels. Le secteur soutient également des millions de moyens de subsistance, en particulier pour les jeunes.
Mais cette bouée de survie à deux roues a un coût élevé. À travers le continent, les accidents de moto représentent une part importante et souvent disproportionnée des décès sur la route, reflet d’une croissance rapide du secteur associée à des lacunes persistantes en matière de réglementation, d’application et de protection. Dans de nombreuses villes, les accidents impliquant des motos comptent pour une large fraction des mortalités liées au trafic routier. Derrière ces chiffres se cachent des pertes humaines et économiques profondes—des familles confrontées au deuil ou à l’invalidité permanente, des moyens de subsistance fragilisés, et des systèmes de santé mis à rude épreuve par des traumatismes évitables.
Pour réduire significativement les décès et blessures liés aux motos, un nouveau rapport de travail du Programme de politiques de transport en Afrique (SSATP), intitulé « Lignes directrices pour un cadre stratégique visant à renforcer la sécurité des motocyclistes commerciaux dans les pays africains » (Guidelines for a Policy Framework to Enhance the Safety of Commercial Motorcyclists in African Countries), propose une trajectoire claire et fondée sur des données probantes pour transformer ce secteur à haut risque, largement informel, en une composante plus sûre, plus professionnelle et mieux réglementée des systèmes de transport nationaux.
Un défi de sécurité partagé à l’échelle du continent
S’appuyant sur des revues réglementaires et des consultations de parties prenantes dans huit pays—Angola, Bénin, Cameroun, Éthiopie, Kenya, Mozambique, Rwanda et Ouganda—l’étude met en évidence des défis remarquablement convergents.
Plus de 70 % des conducteurs opèrent de manière informelle, en dehors des systèmes formels de permis, de formation et d’assurance. Le port du casque demeure faible, notamment chez les passagers, et les marchés sont souvent saturés de casques de mauvaise qualité et d’équipements peu fiables. Dans la plupart des pays étudiés, moins de 15 % des opérateurs disposent d’une assurance en vigueur, laissant les conducteurs et leurs familles financièrement vulnérables en cas d’accident.
Des lacunes institutionnelles et de données renforcent ces risques. Les responsabilités en matière de sécurité des motos sont généralement fragmentées entre les autorités de transport, la police, les municipalités et les agences de santé, sans instance clairement responsable de la coordination. Les données sur les accidents sont dispersées entre les bases de données policières, hospitalières et assurantielles, ce qui limite la capacité des gouvernements à cibler l’application de la réglementation et à évaluer ce qui fonctionne.
Derrière ces statistiques se profilent des réalités structurelles plus profondes. La moto‑taxi offre une porte d’entrée vers l’emploi pour les jeunes, mais les conducteurs sont souvent confrontés à la stigmatisation, à un accès limité au financement et à une protection sociale insuffisante. Une application de la loi faible—souvent contrainte par des ressources limitées ou minée par la corruption—combinée à des campagnes de sensibilisation peu efficaces, aggrave le problème.
Un cadre pratique pour une mobilité motocycliste plus sûre
Plutôt que de prescrire une solution uniforme, les lignes directrices du SSATP proposent un cadre progressif, porté par les pays, articulé autour de cinq piliers complémentaires:
- Faire des casques de qualité la norme, en adoptant et en appliquant des normes internationales (par exemple, Règlement ONU n° 22.06/UNECE 22.06), en assurant la conformité des marchés locaux et en recourant à des subventions ciblées ou à des achats groupés pour rendre les casques certifiés abordables pour les conducteurs et les passagers. Des campagnes soutenues de marketing social et des incitations favorisent une évolution durable des comportements.
- Formaliser et professionnaliser le secteur, en introduisant une formation obligatoire fondée sur les compétences—adaptée aux opérations motocyclistes et aux conditions locales—liée à des systèmes de permis gradués. La numérisation de l’immatriculation des conducteurs et des véhicules peut simplifier la conformité, réduire la fraude et la corruption, et permettre une application plus intelligente.
- Étendre la protection sociale et l’assurance, en promouvant des produits de microassurance adaptés aux revenus et aux risques des conducteurs, et en liant les exigences d’assurance à la délivrance des permis ou à l’adhésion à des coopératives. Cela protège les familles et les entreprises contre les chocs et incite à des pratiques plus sûres.
- Renforcer les systèmes de données intégrés, en construisant des bases centralisées des accidents reliant les rapports de police, les dossiers hospitaliers et les demandes d’indemnisation. Cela aidera les gouvernements à identifier les corridors à haut risque, à cibler l’application de la loi, à allouer les ressources plus efficacement et à suivre les progrès dans le temps.
- Améliorer la gouvernance et la coordination, en établissant des comités nationaux de coordination de la sécurité des motos sous l’égide des ministères des transports, avec des mandats clairs, une représentation des parties prenantes et un financement dédié. Ces comités peuvent piloter l’action multisectorielle sur la définition des normes, l’application, la formation, les données et les partenariats public‑privé.
Des résultats précoces montrent la voie
Le rapport met en lumière des modèles prometteurs qui donnent déjà des résultats. Au Rwanda, des coopératives de conducteurs organisées enregistrent et régulent les opérateurs, les relient à l’assurance et à la formation, et s’appuient sur la surveillance par les pairs pour améliorer la conformité. Au Kenya, la National Transport and Safety Authority fait progresser la délivrance numérique des permis et les systèmes de données, ce qui rationalise la supervision et permet des interventions plus ciblées. En Angola, des académies de formation du secteur privé et des solutions télématiques montrent comment la technologie et la professionnalisation peuvent rehausser les normes de sécurité et de service.
Pris ensemble, ces expériences—étayées par des données issues des huit pays étudiés et des pratiques mondiales—montrent que les approches intégrées produisent les gains de sécurité les plus durables. Les pays qui combinent normes de casques, application, formation, assurance et communication publique—plutôt que de traiter ces éléments isolément—obtiennent des améliorations plus rapides et plus soutenues de la sécurité motocycliste.
Passer du risque à la résilience
Considérons la trajectoire typique d’un conducteur au sein d’une coopérative: au lieu d’opérer en marge, il accède à une formation certifiée, à un casque conforme et à une microassurance. Les revenus se stabilisent à mesure que les accidents diminuent et que les immobilisations de véhicules se réduisent. Ses passagers—souvent des vendeurs de marché, des étudiants ou des patients—arrivent plus fréquemment à destination en toute sécurité. Les effets d’entraînement s’étendent aux ménages (moindre coût catastrophique de santé), aux établissements de santé (baisse des cas de traumatismes graves) et aux économies locales (amélioration de la connectivité du dernier kilomètre). C’est cette transformation que le cadre du SSATP vise à catalyser.
Les gouvernements, les autorités municipales, les coopératives, les innovateurs privés, la société civile et les partenaires du développement ont chacun un rôle à jouer. Avec un engagement soutenu, cette bouée de survie à deux roues en Afrique peut devenir plus sûre, plus professionnelle et plus inclusive—faisant passer le continent résolument du risque à la résilience.